Quand j'ai été voter au premier tour, un des assesseurs a insisté lourdement pour que je revienne dépouiller les bulletins le soir . Je me suis tournée vers mon père qui votait avec
moi, tout content de dire "oui oui, je suis un bon citoyen" . Seulement l'assesseur, ça lui suffisait pas, il voulait la jeune aussi! Un peu contrainte et forcée, j'ai fini par dire "ok, je
viendrai aussi"... Tant pis pour mon copain qui passera la soirée électorale tout seul devant sa télé; ça va être dur pour lui, dans son quartier de droite.
Et puis finalement, j'ai trouvé ça rigolo et je suis revenue en deuxième semaine, volontairement. Vous vous rendez compte, une diplomée flemmarde qui vit encore chez son papa, on la considère assez
citoyenne et digne de confiance pour compter les bulletins de votes; quelque part, je trouve ça génial. Personne, mais personne, de toute la soirée, ne m'a demandé ce que je faisais dans la
vie ou quels diplomes j'avais eus. Après une campagne électorale où on nous a bien fait comprendre que la dignité, c'était le travail, et rien d'autre, je découvre une autre facette de la
démocratie, la vraie, où même un "parasite de la société qui ne cherche même plus de boulot " peut participer au décompte des voix de ses concitoyens. Certains diront que pour trouver
de la fierté à faire ça, il faut vraiment avoir un égo bien écorché, d'autres diront qu'une soirée de dépouillement c'est juste chiant, moi je n'y peux rien, j'ai depuis toute petite cette haute
idée de la démocratie et du scrutin qui fait que je suis fière comme un pape quand je vais voter. (évidemment, j'imagine que papa_bon citoyen n'y est pas pour rien...).
Me voilà donc dimanche soir devant l'école maternelle, avec un bon paquet de mes concitoyens -bonne poire ou très concernés- à attendre que le bureau de vote ferme et qu'on appelle les scrutateurs.
Certains potassent le mode d'emploi du bon scrutateur, d'autres discutent en habitués, d'autres dévisagent tout le monde d'un air étonné; "ah, ils habitent à côté de chez moi, tous ces gens
là???"
Ma soeur appelle de Lorraine; je lui explique qu'on est dans une circonscription clé de Paris, qu'on n'arrête pas de parler de nous dans les journaux et que c'est le-très-médiatique-Arno-Klarsfeld
qui se présente.
_Ah , y a des journalistes?
_Heu non, pas là maintenant, y a beaucoup de bureaux de vote quand même!
Déception au bout du fil. Pas grave, moi je sais que même dans mon bureau de vote , ce qui se joue est important.
Ca y est, on constitue les tables. Je suis la première de ma table. J'attends avec un peu de curiosité qui on va me coller comme collègues, je vois arriver trois jeunes hommes; à croire qu'ils
cherchent à me caser! Il y en a un que je connais déjà; il était assesseur la semaine d'avant, excité comme une puce lors de l'annonce des résultats du bureau, et répétait comme s'il voulait en
persuader tout le monde qu'
elle allait passer au deuxième tour. PS ou pas, je sais donc déjà qu'il penche à gauche. Mais on essaye de rester neutres lors du
dépouillement.
On passe cinq minutes à décider entre nous qui va noter, qui va ouvrir les enveloppes, qui va annoncer les noms écrits sur les bulletins. Pendant cinq autres minutes, on regarde les scrutateurs de
l'autre bureau qui commencent à dépouiller sans que rien ne vienne de notre côté -ce qui met mon voisin d'en face dans un état de nervosité difficilement dissimulé. Mon voisin de gauche compare la
situation à un club du troisième âge, regroupés par tables de quatre pour jouer au bridge; c'est vrai qu'aux tables voisines, les scrutateurs qui commencent à compter les enveloppes par paquet de
dix ont un peu l'air de jouer aux cartes. Ca nous amuse deux secondes mais mon voisin d'en face revient vite au sujet qui le préoccupe : mais pourquoi on n'a toujours pas d'enveloppes? Y a
peut-être un problème dans le compte des enveloppes et des personnes qui ont voté, la semaine dernière ils ont du recompter trois fois.....
On a décidé que j'énoncerais les noms des candidats et que je ferais les tas. Pourvu que je bute pas trop de fois sur "Klarsfeld"...la semaine dernière la dame qui lisait les bulletins accrochait
une fois sur deux: "Karsfeld" , "Klarfled" "Karlfed" "Kalsfred". C'est sûr que Mazetier, ça a beau être plus long, c'est moins casse-gueule. Par chance, on n'avait eu aucun bulletin nul, juste un
Klarsfeld en double. (j'en profite pour vous apprendre qu'on a le droit de mettre deux bulletins du même candidat, ça compte quand même; les scrutateurs déchirent le deuxième bulletin et gardent le
premier).
Et hop, c'est parti. Au début, chaque candidat fait quasiment un bulletin sur deux. C'est serré, on dirait. Après j'ouvre un paquet de bulletins Mazetier à la suite. "Ils sont venus en troupeau",
que je dis, ce qui fait sourire mes voisins de table. C'est vrai que c'est un peu chiant, alors on sourit d'un rien :)
La plupart des bulletins sont pliés en deux. Sauf quelques uns pliés en quatre, ce qui est relativement pénible pour celui qui déplie. Au premier, un bulletin Klarsfeld, je dis "y a des maniaques
quand même!". Au 5e qui était encore un bulletin Klarsfeld, mon voisin d'en face et moi on se prend un fou rire. Les maniaques sont de droite, y a pas à tortiller! Nos deux collègues, trop
concentrés à compter leurs bâtons, n'ont rien remarqué. Tant mieux, c'est plus facile de calmer un fou rire à deux qu'un fou rire à quatre.
On n'a pas encore fini notre première centaine que le bureau de vote d'à côté annonce ses résultats. Klarsfeld n'a que 5 voix d'avance sur Mazetier. Mon voisin d'en face a l'air content, les autres
se demandent pourquoi. Soucieuse de transmettre le patrimoine culturel du quartier, j'explique à mes autres collègues qu'un vieux de la vieille qui était là la semaine dernière nous expliquait que
le bureau d'à côté avait toujours été plus à droite que le nôtre. Au premier tour, Klarsfeld avait énormément d'avance chez eux, et donc 5 voix de plus au deuxième tour, c'est peu. Bon signe pour
Mazetier. Mais retournons à nos moutons; c'est le cas de le dire. On a fini notre première centaine, vite, vite une autre enveloppe!! Entre temps, le voisin d'en face nous explique que pour être
assesseur, il faut être dans un parti dont un candidat est présent à l'élection concernée. Bien sûr, il ne va pas nous dire dans quel parti il est, mais visiblement, un de ceux qui ont été
éliminés. PC? Vert? Il a tellement l'air d'être pour Mazetier, ou plutôt contre Klarsfeld, que je ne pense qu'à des partis de gauche. J'apprendrai plus tard dans la soirée, lors de l'annonce des
résultats, qu'il est du MoDem! Surprise!!! Un MoDem qui penche dangereusement à gauche quand même, non?? Ou juste un
bisounours qu'on a bien
caressé du côté gauche?
A l'annonce des résultats, plus de 100 voix d'avance pour Mazetier sur environ 900, mon collègue bayrouiste, mon père et moi décidons d'aller voir du côté de la mairie les résultats globaux. On
entend une clameur en arrivant "On a gagné! ". Un monsieur dans l'escalier s'amuse "ben qui a gagné? Y en a forcément qui ont perdu, non?" Arrivés en haut de l'escalier, on se passe le mot: "Juppé
est battu !!" C'est cool, tout le monde a l'air content. Y a que des gens de gauche ici? Ah! Bon! Je revois deux jeunes venus exprès la semaine dernière entendre les résultats du bureau de vote.
"Vous étiez déjà venus pour les présidentielles?" "non, non, mais là, Klarsfeld nous sort vraiment par les trous de nez, on veut être sûrs qu'il soit battu!".
Bousculade, Sandrine Mazetier arrive vers l'escalier central; caméras, photographes, micros, rebousculade... Au secours! Me voilà coincée entre la balustrade et elle, les caméras en plein en
face. Mais je veux pas passer à la télé, moi!! Remouvement de foule, Sandrine veut aller vers la balustrade pour parler à la foule, ça pousse tellement dans tous les sens que je me dis
"heureusement qu'elle est pas trop grande, elle serait passée par dessus!". "Sandrine, Sandrine!!" Ca crie de partout, ça sourit, ça applaudit. Au gré d'un mouvement de foule, on aperçoit l'écran
qui diffuse la télé au fond d'une salle, et la projections de sièges à l'Assemblée. Waw, 4 députés du MoDem, mon collègue est ravi; waw, 4 députés Verts, je suis ravie! Et même des députés
communistes, je rêve!
Mine de rien, ça fait chaud au coeur, j'en aurais presque oublié que Sarkozy était quand même président... J'aurais presque envie de m'installer dans ce quartier pour toute ma vie, quitte à vivre
sous un pont quand mes parents auront déménagé! Ou ptetre même à me trouver un vrai boulot qui me permette de me payer un appart! Youpi, je vais rentrer à l'Assemblée avec Sandrine! Comment ça, je
suis naïve? Comment ça, les lois de droite passeront quand même? Je m'en fous!! On a fait notre boulot, on est contents! Et on a de l'espoir tout plein!
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