Voilà un petit passage choisi d'un article publié sur son site "Périphéries" ... C'était au moment des grèves de 2003 contre l'allongement des années de cotisation à la retraite, mais le mécanisme réapparaît à chaque mouvement social, et on a eu notre lot sur le forum de Génération Précaire, voire dans la bouche de mon ex chef de service; "moi aussi, j'en ai chié, et c'est normal, je ne vois pas pourquoi tu réclamerais de ne pas en chier autant que moi". J'avais l'impression que le fait d'être sorti de l'école en période de récession lui donnait tous les droits pour imposer la même pression et la même précarité aux plus jeunes que lui.
Bref, voilà l'extrait:
J'en Chie, donc je suis
Sans relâche, le contempteur de la grève met en avant son propre supplice: il a trimé ou il trime encore comme un fou, pour un salaire ou une retraite dérisoire. Mais, alors que d’autres, dans le même cas, soutiennent le mouvement au nom même de cette vie de dur labeur, par désir de l’épargner aux nouvelles générations – prouvant par là que le travail n’a pas complètement eu leur peau, et qu’ils ont su fonder leur vie sur des principes positifs –, son raisonnement à lui est que, s’il en chie, il faut que les autres en chient aussi; sans quoi sa propre existence s’écroule. La souffrance, le sacrifice, sont l’alpha et l’oméga de son identité; ils lui confèrent la seule légitimité qu’il puisse imaginer. Son unique satisfaction en ce monde réside dans cette surenchère qui consiste à clouer le bec à son interlocuteur en se posant là comme celui qui en chie le plus. A ce titre, le mouvement social est pour lui un cadeau, un véritable festival: il lui fournit l’occasion d’invectiver tous ces "privilégiés", de leur faire honte en leur peignant le tableau édifiant des multiples avanies de son existence, auxquelles s’ajoutent si opportunément celles engendrées par la grève.
Pour lui,
le travail est un univers de substitution,
un bain-marie existentiel,
une climatisation mentale
En même temps, tout ça lui flanque une frousse terrible: lui, il croyait que c’était ça, la vie. Alors si, tout d’un coup, d’autres décident que ce n’est pas ça, et se mettent en tête de connaître un sort meilleur que le sien, il doit s’acharner à tout faire pour qu’ils échouent. Car, s’ils réussissaient, eh bien, il serait baisé, tout simplement. Preuve que, quelque part au fond de lui, il ne croit pas tant que ça à ce qu’on lui a inculqué: logiquement, si la souffrance et le sacrifice étaient le destin ultime de l’être humain, son propre état devrait le plonger dans la béatitude. Plus il avale de couleuvres et bouffe de vache enragée, plus il devrait s’épanouir, déborder de sérénité et d’amour universel, se sentir proche de la plénitude et de l’accomplissement. Or, ce n’est pas le cas, et cela trahit la contradiction interne de sa vision du monde. La seule issue qu’il lui reste alors est de souhaiter aux autres tout le mal de la terre, histoire de s’offrir au moins le plaisir de la vengeance – car il recherche le plaisir, lui aussi, quoi qu’il en dise; et un plaisir méchant, cela reste un plaisir. Une femme, sur le répondeur de "Là-bas si j’y suis", lançait aux journalistes de France-Inter, en substance: "Vous êtes payés pour vous cultiver, pour lire des livres, pour voir des films et en rendre compte après, et vous osez faire grève! Pensez un peu à tous les gens qui n’ont pas votre chance et qui font des boulots de merde! J’espère de tout cœur que ce gouvernement réussira à vous privatiser, ça vous apprendra!" Là encore, on ne voit pas en quoi la privatisation de France-Inter améliorerait en quoi que ce soit le sort de tous les gens qui font des boulots de merde. Mais c’est ainsi: le grand rêve du contempteur de la grève, c’est de niveler par le bas. C’est une société où chacun, au lieu de travailler à une amélioration de sa condition et de celle des autres, se résigne sans moufter à "l’extinction lente au fond d’une cave" (l’expression est de Jean Sur), et dépense toute son énergie à couper l’herbe sous les pieds de ses semblables, à qui il souhaite de toutes ses forces la même chose – ou, idéalement, si ce n’est pas trop demander, pire. Ah! les riantes perspectives, les horizons exaltants qu’un tel mode de raisonnement ouvre à l’humanité!
[...]
Mona Chollet
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